Drôle de chose que l’hypermnésie gustative… Comment expliquer que depuis ma toute petite enfance, les souvenirs les plus bouleversants soient liés au goût et aux plaisirs associés à la table. Je ne me souviens pas toujours des lieux, parfois des gens, toujours des plats. Des sensations nouvelles et exquises qui me marquent fortement. La découverte d’un chef irrésistiblement talentueux, d’une saveur inconnue, d’une explosion gustative, d’un produit hors norme, tout cela laisse des traces indélébiles dans mon palais.

Mon premier souvenir est étonnant car il remonte à un âge où le concept de souvenir n’existe pas encore. Je me souviens de ma première nourriture solide. Le sablé Poilâne. Un merveilleux biscuit sucré, un peu cuit, légèrement foncé avec un goût unique. J’ai le souvenir de cet objet dans ma main, voyageant naturellement jusqu’à ma bouche et le bonheur de cette rencontre parfaite, l’adoption immédiate de ce goût merveilleux et totalement naturel, l’idée que cet objet avait été créé uniquement  dans le but d’apporter du plaisir. Cet objet nouveau qui ne servait à rien mais qui une fois dans ma bouche appelait instantanément un sourire. Ma grand mère a pris une photo pour immortaliser ce moment incroyable (comme tous les moments incroyables de mon enfance) et j’aime à la regarder car j’ai l’impression que j’arrive à lire, dans mes yeux de l’époque, le même enthousiasme qui aujourd’hui m’agite lorsque je découvre une nouvelle création culinaire.

Lorsque mes pas me mènent rue du Cherche Midi, je ne peux m’empêcher d’acheter un sachet de sablés et automatiquement je retourne à la sensation de plaisir primaire et essentiel, à cette impression d’évidence, à cette sécurité du bon.

Mes souvenirs gustatifs sont très forts et m’ont marqués à jamais. Il est impossible de les classer. Les images sont constamment présentes dès que je découvre un nouveau restaurant ou le travail d’un chef. Je repense à ma mère, plongée dans « Ma cuisine pour vous » de Joël Robuchon, lorsqu’elle préparait des dîners de fête, à la préparation de la sacro saint Tarte aux Pommes de Mamie, à mon père et son fameux beurre blanc, le suspens du nappant de la sauce, l’inquiétude de la tenue du beurre jusqu’au moment de passer à table, plus tard, son enthousiasme à l’agrémenter de caviar… Je me souviens également de l’extase de la découverte, celle de l’omble chevalier à Ivoire, qui à sept ans m’a fait penser que je ne mangerais plus jamais autre chose, celle du damier de Saint Jacques et truffes chez Lucas Carton,  la surprise du filet de bœuf de Michel Guérard, pour moi qui n’avait pas mangé de viande depuis vingt ans, et son homard ivre des pêcheurs au clair de lune, la sole au vin jaune et morilles d’Alain Passard, les navets de Jean Luc Rabanel, le caviar d’aubergines fumées de l’Olivier à Athènes, les ormeaux magiques en trois façons d’Éric Briffard, le bar en croûte d’épices du Dorchester, le veau et le poulpe de Davide Scorbin à Rivoli. Cette liste évidemment non exhaustives fait partie de mes trésors, des moments magiques auxquels je repense quand je suis heureuse et auxquels je m’accroche quand je suis triste.

L’idée qu’il y a encore tant de choses à découvrir, tant de plaisirs à prendre me bouleverse et me ravis.

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